Graffi Bike Concept

img

*Billy rentre dans ce magasin à l’américaine*

  • Salut Jean-Phi, j’ai des gars avec moi qui cherchent des adresses pour faire des interviews sympas et, vu que tu m’as bien aidé, je pensais que ça pourrait te faire plaisir !
  • Carrément, merci !

Trois jours plus tard, retour dans ce shop de custom en banlieue Rochelaise. Un hall rempli de vieilles brêles nous accueille puis passage dans l’atelier dans lequel les bécanes s’entassent les unes sur les autres. Toutes de plus en plus folles.

img

Salut Jean-Phi ! Je vais te laisser la parole pour te présenter !

Alors moi c’est Jean-Phi, je gère Graffi bike concept. J’ai mon atelier de customisation depuis début 2002. Sachant que j’ai toujours gravité dans le milieu du deux ou du quatre roues, notamment sur les anciennes voitures comme les Coccinelles. Ensuite du Vespa, quelques petites cylindrées, des japonaises et après j’en suis venu à ma première Harley en 1993. J’étais encore jeune !

Et puis par le biais de la passion, de ce qu’on voyait à l’époque sur les bouquins et parce qu’internet n’existait pas - c’est ça quand on est vieux, on n’avait pas de portables, j’ai commencé à modifier ma première Harley à l’âge de 22 ans et je ne me suis jamais arrêté. J’en ai 47 aujourd’hui. Cette passion qui m’anime depuis longtemps s’est transmise par beaucoup de tontons qui m’ont fait faire de la moto quand j’étais petit. Donc je suis resté dedans. Avant d’attraper ce virus, je travaillais dans la publicité et la décoration : aérographe, trompe-l’œil, beaucoup de dessins. J’ai ensuite passé un BEP mécanique moto et j’ai lié la passion de la moto, du dessin et le business.

Au bout de 17 ans, mon atelier représente bien mon état d’esprit, Rock'n'roll, mais aussi professionnel.

On réalise de belles machines sur toute la France. Principalement dans la région, mais on a de la clientèle sur Paris, Bordeaux, Nantes et la Côte-d’Azur. On a aussi fait sept ou huit couvertures de magazines, distribués principalement en Europe et dans les DOM-TOM, en 17 ans. On a également eu quelques parutions sur des magazines espagnols.

On continue notre activité sans trop se prendre la tête. On essaye de rester fidèles à notre passion avec notre petite préférence pour les machines vintages. Tout le high-tech ce n’est pas trop notre tasse de thé même si on en fait quelques-unes. Il faut bosser avec tout le monde et ne pas être trop sectaire. Maintenant - quand on parle de passion, on est plus sur des véhicules plus anciens et on essaye de continuer dans l’optique de la maison. On fait tout ce qui est carrosserie, peinture, décoration personnalisée, soudure, polissage, microbillage et on réalise tout ce qui est mécanique et vente de pièces détachées toutes marques. Ainsi que la préparation principalement sur les Harley.

img

Je vois que tu as quand même beaucoup de customs dans ton garage, si ce n’est pas pour dire que du custom ! Comment est-ce qu’on arrive à se faire un nom dans ce milieu-là ?

Ça dépend, on a aussi de la japonaise, ou de l’italienne comme la Aprilia qui est là, par exemple. Tu te fais un nom déjà de par tes propres motos. Il faut déjà se faire connaitre, ce qui est le plus difficile. Après, il ne faut pas hésiter à bouger et voir ce qu’il se passe ailleurs. Ne surtout pas rester cloitré dans la région. J’ai par exemple visité la Hollande, l’Allemagne, l’Angleterre, les Etats-Unis deux fois, l’Italie. Ensuite, il faut s’inspirer de ce qui se fait ailleurs, prendre les meilleurs et se dire « un jour, j’aimerais pouvoir faire la même chose ».

Aujourd’hui, on ne sait pas faire la même chose que les meilleurs. Toutefois on s’en approche dans le style et dans la qualité de travail - ce qui me semble être le plus important. Je préfère faire une moto simple mais avec une qualité de travail irréprochable plutôt qu’une moto compliquée, mal finie et qui ne sera pas roulable.

Du coup tes motos personnelles ?

Alors moi je suis motos, mais aussi voitures. J’ai eu une Coccinelle de 1963, qui a été tapée de la cave au grenier comme on dit, il y a 25 ans : posée au sol, décrantée, jantes de 356 Porsche. C’est ce qu’on appelle un Resto-Cal : tout d’origine avec un style californien.

Après j’ai eu un Combi Split de 1965, une Buick avec un huit cylindres en ligne de 1950.

Et après j’ai eu surtout des deux roues, vieux Vespa, vieux Lambretta, j’ai maintenant tros vieilles Harley . J’ai eu des modernes que je n’ai pas gardées. Ça me permettait surtout de rouler comme un con. En roulant en ancienne, on se calme un peu plus !

img

Tu me dis que tu as voyagé pour t’inspirer des plus grands. Pourrais-tu me citer deux ou trois noms ?

Pour les inspirations, je suis surtout dans l’esprit japonais de l’époque. Pour moi, ce sont les meilleurs grâce à leur culture extraordinaire et libre. De plus, ils ne copient personne. Ils ont leur propre style et savent l’exprimer à la perfection.

Ils arrivent à te faire des machines intemporelles avec de la récupération. Ils détournent des pièces de vieilles japonaises ou des années 1970 qu’ils retravaillent et qu’ils intègrent sur des motos vintages, par exemple. Ils arrivent à mettre en place des machines qui sont,selon moi, hors normes. Ce n’est pas de l’alu taillé dans la masse à profusion comme aux Etats-Unis, par exemple.

Il y a des mecs comme Shinya kimura de Chabot Engineering ou Hidemo de chez Hide Motorcycles, des préparateurs de renoms, qui aujourd’hui me donnent une inspiration de malade.

Ton quotidien à toi ?

Mon quotidien, je suis six jours sur sept à l’atelier. En vieillissant, ça devient un peu fatigant. Mais, dès que j’ai l’occasion, je fais un salon sur la France. Maintenant, on m’invite et on me paye pour venir. Ça me permet d’aller voir des copains qui, eux aussi, sont exposants sans me coûter trop cher.

Quand on part sur un salon, on ne travaille pas et on ne rentre pas d’argent. Donc le dédommagement me permet de bouger plus facilement. Le but est de continuer et de temps en temps sortir un petit piège pour faire un magazine et montrer qu’on est toujours là.

img

Aujourd’hui, on a la concurrence de la nouvelle génération qui a les dents longues, qui veulent bouffer tout le monde. Il y a de très bons, mais il faut savoir montrer que les anciens sont encore là et pour un bon bout de temps.

Pourquoi Graffi bike ?

Quand j’ai commencé mon activité, c’était surtout beaucoup de graphisme. J’ai noté graffi avec deux « F » comme du graffiti parce que je graffais un peu dans les années 80 et je voulais donner une consonance, qu’on comprenne le nom partout. Mon boulot ici, c’est du graphisme et du visuel. Mon objectif était surtout de mettre en valeur une machine sans taper la mécanique. Et après améliorer les accessoires, fabriquer des petites pièces, des échappements sur mesure et des pièces usinées.

A mon sens, ça ne sert à rien de mettre 20 000 euros dans des pièces sachant qu’en dépouillant une moto, en la rendant le plus simple possible, elle peut être superbe.

Fais-tu tout dans ton garage ou travailles-tu avec d’autres professionnels ?

On fait sous-traiter la sellerie et les pièces usinées complexes. Sinon on a notre tour et on essaye de faire un maximum de pièces ici.

img

A l’avenir embaucheras-tu un sellier ici ?

Non, parce qu’on n’a pas assez de demandes. A la rigueur un autodidacte, qui ne ferait pas que ça ou un indépendant à qui je louerai une partie des locaux quelques jours par semaine, par exemple.

Et ton évolution personnelle ?

Je n’envisage rien de particulier, si ce n’est qu’on a été jusqu’à quatre, mais qu’au final on ne bosse pas beaucoup plus. L’atelier se vide plus facilement. Mon rôle n’était plus du tout le même. J’avais moins de temps en atelier, je faisais plus du social et de la paperasse et il fallait que j’aille chercher la clientèle. Finalement, ce n’est pas du tout ce que j’aimais, ni mon job. Mon rôle c’est d’être les mains bien dégueulasses dans l’atelier, déchirer de la tôle, peindre et engueuler mon salarié quand il fait des conneries.

On est dans une petite ville, alors ce n’est pas toujours évident. Il faut que tout le monde puisse manger. On est sur une ville touristique, les gens sont contents d’y venir, ils me déposent leur moto en venant un week-end et de revenir un ou deux mois après - suivant les travaux à faire. Il faut montrer qu’on est sérieux et qu’on sait bien faire notre métier.

Il y a des projets sympas que tu as réalisés ?

J’ai fait des très gros projets avec des très gros budgets. Mais avec des cahiers des charges draconiennes, avec des clients pas faciles. Quand tu travailles avec des clients multimillionnaires, ces derniers ont un pouvoir d’achat monstrueux et te mettent la pression en permanence. Travailler sous la contrainte de la pression, ça n’a jamais été mon credo. Je mets tous les clients à la même échelle mais ils ne le comprennent pas toujours avant de mettre les pieds dans l’atelier et de comprendre que ce n’est pas eux qui gèrent mon business. L’important est se montrer sérieux et professionnel. Les gens peuvent voir ce qu’on fait sur notre site internet ou notre page Facebook. On évolue en permanence et on a d’ailleurs eu un article dans le dernier Freeway. On est connus médiatiquement pour notre sérieux et notre qualité de travail.

Dans mon domaine, il y a beaucoup de personnes qui travaillent mais, admettons que sur les 150 préparateurs français (chiffre aléatoire), tu en sélectionnes une quinzaine de sérieux et tout le reste sont des mecs en microentreprises, pas toujours sérieux et qui ne seront plus là dans deux ans. Ils bouffent une part du marché en donnant une mauvaise image de notre métier. Ici, on n’est pas les moins chers, mais pas les plus chers non plus. Mais on se remet en question tous les jours, pour rester vrais et justes.

Ça m’est arrivé de modifier des Vespas ou des scooters pour des jeunes. On a voulu jeter un pavé dans la marre en montrant qu’un Vespa n’était pas qu’une peinture avec des pièces chromées ou comme la mode anglaise, de l’aérographe et des pièces dorées, personnellement je trouve ça kitch.

On a modifié un Vespa en le raccourcissant de 15 cm sur la hauteur, avec un kit 250cc, une grosse boite cinq vitesses usinée pour nous et on en a fait, avec l’accord et l’aide du propriétaire, un truc qui a fait le tour de l’Europe en magazine, qui a gagné des shows pendant deux ans, puis on s’est effacés.

C’est des milieux où il y a peu d’argent, les mecs bossent eux-mêmes sur leurs deux roues. Moi, je l’ai fait gratuitement pour un copain. Je lui ai dit « arrêtez avec vos bricoles, on va taper un vrai show bike » on a travaillé un an dessus et on en a fait un truc à tomber par terre.

img

Tes projets sont de quel délai en moyenne ?

Pour un projet moyen, entre trois et six mois. Par exemple changer les jantes, modifier un garde boue, un guidon et une peinture complète.

Si on prend un cadre neuf, réajuster des équipements, faire des pattes etc., on va être sur un projet de six mois à deux ans.

Par exemple, celle qui est derrière, on est dessus depuis deux ans. Le client nous ralentit parce qu’il n’est pas pressé, mais on va revenir dessus avant la fin de l’année.

Le fait de travailler sur des Harley qui sont spécifiques ? Et la clientèle dans tout ça ?

Il existe deux types de clientèle.

L’étiquette Harley sur le dos jusqu’à la fin de ces jours. Pour eux, il n’y a que le concessionnaire qui existent. Ils ont toute la panoplie, le blouson, les chemises, les jeans, les pompes et le slip Harley .

Et les gens un peu plus rock’n’roll avec une culture plus proche de la nôtre qui vont aimer les vieilles voitures et les vieilles motos en général (japonaises, allemandes…). Nous on cultive les machines un peu à la sauce 60/70. On aime les machines très dépouillées, simples, sans électronique, carbu, allumage : que tu puisses partir avec tes clés et te démerder à la moindre panne.

Sur les Harley d’aujourd’hui, tout est bourré d’électronique, tu as du multiplexage etc., sans valise pour intervenir sur l’injection ou une pompe à essence, et bien tu ne peux rien faire. Ni sur le bord de la route, ni dans ton garage.

img

Quel est ton avis sur le milieu auto/moto actuel ?

En automobile, je suis plutôt surpris dans le bon sens. Le design est quand même assez sympa, bien plus joli que dans les années 1990. Les voitures consomment moins pour une puissance égale ou supérieure à avant.

En moto, je suis surpris dans le mauvais sens. Au niveau de la motorisation c’est pas mal, mais tout est bourré d’électronique. C’est la génération, il faut vivre avec son temps, mais tout est assez aseptisé je trouve. Même Harley , qui arrivait à sortir du lot n’y parvient plus aujourd’hui.

Les nouvelles normes jouent en leur défaveur puisqu’avec les normes anti-pollution, les Harley vont passer en refroidissement liquide. Ce qui faisait la différence, c’était le vilebrequin calé à 45°, avec un refroidissement air/huile. Aujourd’hui, on entre dans le critère des motos homologuées aux normes. Tout s’est japonisé et les motos ont, à mon sens, perdu leur âme et le design ne m’étonne plus.

J’accepte quand même de travailler sur des motos récentes. On a peu de demandes, encore un peu avec les Harley , mais le marché de l’occasion est tellement énorme, comme le parc roulant, alors on a une grosse part de clientèle qui viennent avec des motos qui ont au moins cinq ans.

J’ai connu toutes les évolutions des nouvelles motos, tous les ans, mais on s’adapte.

Et ton avis de passionné ?

Le coté passionné, moi plus ça va moins je regarde la presse moderne. Je ne la regarde même plus d’ailleurs. Et puis, je m’aperçois qu’en France ou en Europe ou dans le monde, j’ai eu la chance de connaître des gens, de toutes les nationalités, japonais ou américains. On est dans un univers fermé, on est dans de l’ancienne et on se comprend.

Aujourd’hui, la clientèle qui vient nous voir aiment les motos modernes, sauf quelques exceptions, mais on n’a plus le même langage.

Ce qu’on aime, ce sont les rassemblements Harley , ce qui ne veut pas dire des papys mais des gens à la sauce ‘80 qui ont connu différents univers et qui roulent avec des motos d’après-guerre des années 30/40 comme les bobber et le old-school à fond. On a le même langage, on se comprend et on passe des moments extraordinaires puisqu’on retrouve des sensations qu’on avait perdues.

img

Est-ce que tu aurais des gens à remercier ?

Moi-même, puisque j’ai fait tout presque tout seul et ma banque qui a bien voulu croire et suivre mon projet.

J’espère que tout continuera comme ça jusqu’à l’âge de la retraite. J’aimerais transmettre cette passion à des jeunes et revendre un jour ma boîte à quelqu’un qui corresponde à l’état d’esprit que j’ai réussi à mettre en place depuis tant d’années et qui continue à cultiver cette bonne image. Après je ne suis pas arrêté sur le old school . Mais l’état d’esprit, c’est le plus important et je pense que c’est ce qui transpire quand tu rentres ici, que tu sois transporté dans l’univers. Les gens qui viennent et qui ont beaucoup voyagé me disent qu’on retrouve directement en rentrant dans le garage un univers vraiment à part. Je m’y sens bien et je veux que ça se sente puisque je passe ici, plus de temps que chez moi.

Billy qui est là depuis huit ans, puisque mine de rien il fait sa part de boulot ici.

Tous ceux que j’ai rencontré dans le milieu moto ou auto, et qui m’ont inspiré. Et dans le milieu où je suis, tu te rends compte qu’il faut t’inspirer de tout : de la voiture, de l’aviation, du design, de l’art. Personnellement, j’ai toujours été branché dans l’art, j’ai toujours beaucoup peint. J’aime visiter les musées, voir les endroits où il y a des œuvres d’art. J’aime aussi discuter avec des gens passionnés. Je pense qu’il y a quelque chose à prendre sur chacune des personnes que l’on rencontre.

Après, je n’aime pas les beaufs, les mecs qui se la racontent et les arrivistes.

img

Crédit photo :

Sébastien Delanoë
Red Zone Insurrection